GLOSES EN MARGE D'UNE REALITE – VIII

 

 

 

 

Une prise de position au sujet des attentats du 11 septembre 2001, et à propos des événements successifs jusqu’à aujourd’hui, nécessite une vaste investigation. Un exposé détaillé les concernant n’est pas immédiatement possible. En conséquence, je présente quelques indications servant de points de repère.

 

Pour les introduire je ferai une remarque. Nous insistons sur le fait que l’espèce tend à se retrouver en état de déréliction – l’état de nature, selon certains théoriciens de la philosophie politique - et à revivre la menace. En ce qui concerne la déréliction elle fut étudiée par S. Freud (il parla d’Hilflosigkeit), par M. Heidegger qui théorisa la Geworfenheit, par E. de Martino qui l’aborda en traitant de la perdita della presenza (la perte de la présence)[1], mais aussi par H. Arendt qui l’exposa en explicitant la loneliness traduit en français par désolation, ce qui me semble insuffisant, car elle  s’impose quand l’individu est abandonné de tous.

 

La loneliness-déréliction existe potentiellement au sein de la société-communauté actuelle du fait d’une menace qui est celle de l’élimination. «Car il est tout à fait concevable, et même du domaine des possibilités pratiques de la politique, qu’un beau jour une humanité hautement organisée et mécanisée en arrive à conclure le plus démocratiquement du monde – c’est-à-dire à la majorité - que l’humanité en tant que tout aurait avantage à liquider certaines de ses parties » [2],

 

L’épiphanie pérenne de la menace est la superfluité: des hommes et des femmes deviennent superflus et doivent disparaître. Or, l’accroissement énorme de la population active en quelque sorte la menace, ce dont H. Arendt était bien consciente. Toutefois la surpopulation n’est qu’un support pour divers phénomènes cachés qui font que l’espèce rejoue le possible de l’extinction. En effet hommes et femmes deviennent superflus même dans des sociétés ne connaissant pas un excès de population.

 

 Tous ces concepts parlent donc bien de déréliction et de menace; ceux de détournement et de situation furent utilisés dans une dynamique dont le but était la libération. Au cours de la période contestataire on peut dire que, schématiquement, la visée fut de détourner afin de créer une situation[3] à partir de laquelle la libération serait inéluctable. C’était en définitive, vouloir échapper au mécanisme infernal du rejouement sans en avoir perçu son effectivité-opérationnalité fondamentale liée à la répression parentale et sociale. En conséquence de quoi l’espèce rejoue inéluctablement, et la menace s’impose toujours plus avec dans son sillage la déréliction. C’est l’enfermement toujours conjuré qui se réimpose constamment, aussi bien lors des phases de libération, où il y a tentative de retourner à un état où la coupure ne s’est pas imposée – l’état en vigueur étant considéré comme relevant de la folie - comme lors de celles de répression où c’est au contraire la coupure qui est exaltée et où la terreur est nécessaire pour la réactiver-réimposer. Au cours des phases où les tensions ne sont pas exacerbées, l’hubris, la démesure, exprime la vaine tentative de sortir de l’enfermement, tandis que la dépression, la mélancolie sous ses multiples formes, avec leurs corrélats: la nostalgie, la résignation et la rêverie compensatrice et lénifiante, révèlent l’impossibilité d’y échapper.

 

L’échec de la libération a pour pendant celui d’échapper à l’enfermement et à la pesanteur[4] du mécanisme infernal en conquérant l’espace. L’impossibilité de cette conquête fait partie des causes de tout ce qui advient depuis le 11 septembre 2001. (Septembre 2003)

 

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En fonction de la dissolution de la société-communauté en place, de la nécessité de quitter de monde et de la mise en évidence du phénomène spéciose-ontose en rapport à la répression parentale et sociale, voici ce qui s’impose au sujet des événements du 11 septembre 2001 à New-York et Washington.

 

On ne doit pas condamner ni crier vengeance, pardonner ou disculper, ni crier victoire, sinon on pérennise un infernal mécanisme. Il est nécessaire de mettre en évidence celui-ci qui fait qu’hommes et femmes depuis des millénaires rejouent les mêmes horreurs. Percevoir ce mécanisme, c’est percevoir comment des groupements humains sont tour à tour bourreaux puis victimes; ce qui nécessite aussi de le percevoir au niveau individuel. Il en découle qu’on doit rejeter les rôles de victime, de bourreau, d’allié, d’ami, d’ennemi, mais aussi ceux de père et de mère en tant que personnages de la répression le plus souvent inconsciente exercée sur les enfants, et ce en rapport avec la coupure d’avec le reste de la nature. Il faut cesser de se lamenter et percevoir pour ne plus rejouer.

 

Ce qui est en train de se produire, c’est la mise en place d’une immense faille qui se manifestera dans un laps de très peu d’années. La discontinuité qu’elle recèlera ce sera justement qu’hommes et femmes ne lutteront plus contre un système mais essaieront de mettre en pleine évidence cet infernal mécanisme pour enfin se percevoir dans une naturalité et entreprendre une autre dynamique de vie.

 

Ce qui s’est passé le 11 septembre 2001 révèle pleinement la spéciose-ontose et le fait que l’humanité vit constamment sous une menace inconsciente et rejoue le risque de l’extinction. Une investigation approfondie est nécessaire car il témoigne pleinement de l’échec de la sortie de la nature. Elle ne peut pas s’effectuer dans la précipitation car elle réclame une « écoute » puissante et multiple. (23 septembre 2001)

 

 

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"J’ai reçu aujourd’hui ton avis de positionnement: l’infernal mécanisme. Et bien, pour moi, l’emploi que tu fais des deux termes est déjà significatif. D’un côté il y a l’infernal, au sens de ce qui s’origine et émerge des enfers, c’est-à-dire du topos souterrain, règne de l’obscurité, du mal, de la peur, de la mort, donc de l’intériorité méconnue, engloutie en chaque homme, chaque femme et, désormais, dans toute l’espèce, qui vient à jouer le même rôle que le travail mort sur le travail vivant de Marx, c’est-à-dire qu’elle ne peut exister qu’en vampirisant la vie vivante du cosmos.

 

L’enfer, source première de la douleur et de l’impossibilité de vivre, est une métaphore, un symbole qui toutefois dit réellement à quel point notre présence terrestre est évanescente et fictive si on considère sa dynamique d’ontose-spéciose. Il décrit donc ce qui existe (l’irréalité) non ce qui est (c’est pourquoi il est symbole).

 

D’autre part il y a le mécanisme terme qui évoque l’impossibilité de déroger, la nécessité contraignante, l’automaticité d’un advenu involontaire et, en même temps, une processualité  mise en acte pour agir en vue d’une fin qui se révèle ensuite contraire aux attentes, entérinant une menace (souffrance) qu’une telle initiation de processus tendait,  dans l’intention, justement à exorciser.

 

Le mécanisme infernal me paraît alors ce ça, comme tu dis, qui désormais s’impose de manière auto évidente en prenant le dessus et en mettant en pièces tous les « verrous » (les défenses) comme: raison, frontière, équilibre, tolérance, sécurité, etc. c’est-à-dire toutes ces constructions infinies, psychiques et sociales, qui constituent les modalités du  conjurement, jusqu’à montrer par son simple fonctionnement l’horreur primordiale nue et crue, mieux à la remontrer, étant donné qu’elle est un déjà vu , inconscient  mais déjà vu/vécu (conséquence de la coupure ?)

 

On nous dit que la première guerre du XXI° siècle est commencée. Drôle de guerre, je dirai, qui commence à avoir ses effets meurtriers avant même de se déployer effectivement (des millions de réfugiés sont déjà en marche vers aucun lieu). C’est le résultat de la simple menace de ce que les experts ont défini « guerre asymétrique »: d’un côté il y aurait le visible, un État, un appareil militaire, un territoire, une juridiction, un peuple uni, et bla bla, qui devrait s’affronter à l’invisible. L’ennemi est inconnu et délocalisé, il n’a pas de règles de conduite, mais est une pure menace d’attaque, terreur transversale, totale. Il n’est pas plus dehors qu’il n’est dedans, interne, intérieur...Il en découle l’impossibilité de se sentir en sécurité, protégé, et donc on vit dans la vulnérabilité maximale, dans l’état de transe, dans l’incapacité de sentir le présent tandis qu’on est prisonnier d’une mémoire de douleur (comme dit Chesneaux) insaisissable, mais qui a précipité et s’est coagulée sous le choc de cette dernière catastrophe humanitairo-médiatique.

 

Image et réalité ont pu parvenir à coïncider grâce à la médiation du vécu de terreur de chacun.

 

Je suis d’accord que l’investigation sur ce qui est arrivé doit être développée d’une manière approfondie sans régresser nous-mêmes dans l’analyse (ex: soutenir qu’on est retourné au tribalisme et qu’il s’agit presque d’une guerre pré-coloniale sinon pré-capitaliste) mais en insérant tous les apports théoriques précédents en une explication multiple et globale du cheminement de l’espèce humaine". (Lettre de Cristina  Callegaro. 28 septembre 2001)

 

 

 

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Dans le n° du 10 mars du journal Libération, il y a un article de J. Baudrillard: Le masque de la guerre, où est exposée, clairement et, surtout, de façon plus complète, sa position. Cela n’empêche pas que celle-ci renferme une grande confusion. «Or cette guerre est un non-événement, et il est absurde de se prononcer sur un non-événement {que fait-il avec son article?}. Il faut d’abord savoir ce qu’elle masque, ce dont elle tient lieu, ce qu’elle sert à exorciser. Et il n’y a pas besoin de chercher bien longtemps: l’événement à quoi s’oppose le non-événement de la guerre c’est le 11 septembre. L’analyse doit partir de cette volonté d’annulation, de blanchissement de l’événement originel...». Ici il y a un glissement de annulation à blanchissement. On passe de l’idée de détruire à celle de modifier. Le dernier terme est beaucoup employé sur le plan financier... En outre, il y a un immense escamotage: le 11 septembre est le moment fondateur d’une nouvelle dynamique, celle qui devrait fonder une nouvelle histoire comme on l’a fait avec la Shoah, mais aussi de façon quelque peu contradictoire amener la fin de l’histoire. Autrement dit le phénomène sert en tant que support de justification qu’il faut éliminer, pour fonder une autonomisation assurant l’aséité, la non-dépendance totale. Dés lors il est également important de noter que les étasuniens vont porter le conflit là où se sont imposées les présuppositions au devenir de l’Occident, au développement de la valeur, puis du capital. Et ce tant sur le plan, disons matériel, économique, que spirituel, puisque les étasuniens visent à dominer non seulement l’Irak, antique Mésopotamie, mais l’Iran, l’antique Perse où se développa la théorie de la lutte du bien contre le mal à laquelle se réfère constamment G.W. Bush.

 

J. Baudrillard poursuit: «ce qui rend cette guerre fantomatique, inimaginable en quelque sorte puisqu’elle n’a pas de finalité {ici s’impose une contradiction puisque précédemment il a parlé de «volonté d’annulation», à moins de poser que «cette volonté» n’implique aucune finalité[5]}. Un peu plus loin il précise: « elle n’a que la forme d’une conjuration, celle d’un événement qu’il est justement impossible d’effacer». Mais la conjuration implique une finalité, comme il l’indique implicitement lui-même. Cependant il tend à escamoter en faisant intervenir la forme. «Ce qui fait qu’elle est d’ores et déjà interminable, avant même d’avoir commencé. En fait, elle a déjà eu lieu et le suspense lui-même fait partie de l’imposture.» Cette guerre est et n’est pas. Ce qui est certain c’est qu’il y a quelque chose qui provoque une forte remontée car pourquoi parler d’imposture, en quoi consiste-t-elle? A moins que ce soit en rapport à: « Elle ouvre sur une guerre infinie qui n’aura jamais lieu. Et c’est ce suspense qui nous attend dans le futur, cette actualité diffuse du chantage et de la terreur sous forme du principe universel de prévention». L’imposture serait le suspense. Et le suspense est une expression de l’ontose-spéciose.

 

«C’est exactement le scénario de la guerre d’Irak {une telle affirmation implique qu’elle existe, qu’elle a lieu, alors qu’il a affirmé qu’elle n’aura jamais lieu}: éliminer le futur acte criminel dans l’oeuf (l’usage par Saddam d’armes de destruction massive). La question qui se pose irrésistiblement, c’est: le crime présumé aurait-il eu lieu? {Elle a une réponse: tu es coupable puisque tu existes.} (...) Ablation du «Mal» {ceci m’évoque «volonté d’annulation»} sous toutes ses formes, ablation de l’ennemi qui n’existe plus en tant que tel (on l’extermine tout simplement) {en effet on pourrait concevoir l’ablation de ce qui dans les hommes les rend ennemis, mais si on enlève tout et non une partie, alors, effectivement c’est une extermination; mais pourquoi ne pas dire simplement tuer; exterminer porte une remontée}, ablation de la mort: «Zéro mort» devient le leitmotiv de la sécurité universelle {il y a un glissement: on passe du cas particulier des étasuniens à la totalité des hommes et des femmes; zéro mort peut vouloir dire que personne ne désire mourir}. Véritable principe de contraception {s’il en est ainsi quelle est la conception et que fut-il conçu?}, de deterrence (dissuasion), mais sans l’équilibre[6] de la terreur. Cette dissuasion sans guerre froide, cette terreur sans équilibre, cette prévention implacable sous le signe de la sécurité va devenir une stratégie planétaire». Arrivé à ce stade du développement théorique on peut se dire: la guerre, qui est un non-événement, masque l’«ablation du mal». Or, tout de suite après, J. Baudrillard nous dit: «Le «Mal» est ce qui arrive sans prévenir, donc sans prévision possible». Cela confirme bien ce que je te disais dans ma précédente lettre: le mal c’est l’imprévu et, si nous allons au fond de la chose, c’est la spontanéité, parce que la manifestation de l’imprévu, qui implique la spontanéité, active l’empreinte de la menace. Donc pour faire l’ablation du mal il faut empêcher qu’un quelconque imprévu se manifeste, il faut inhiber toute spontanéité. C’est ce que hommes et femmes ontosés-es tendent à réaliser depuis des millénaires. Ce qui est nouveau c’est que cela se révèle mais à travers la confusion. «C’est bien sûr le cas du 11 septembre – c’est en cela qu’il fait événement {l’événement a la dimension de l’imprévu, de l’imprévu qui traumatise à cause même de son imprévisibilité qui active l’empreinte de la menace et par là détermine toutes sortes de réactions fondant une réalité} et s’oppose radicalement au non-événement de la guerre {qui existe et n’existe pas}. Le 11 septembre est un événement impossible {là il y a confusion: s’il a eu lieu, c’est qu’il était possible; en revanche il ne fut pas prévisible, plus exactement pas prévu}, inimaginable». En fait, il devrait dire qui ne pouvait pas être imaginé car, maintenant qu’il s’est produit, on peut l’imaginer. S’affirme ici le refus de ce qui s’est passé, le désir de conjurer. La question de l’imagination rejoint ici celle de l’anticipation qui a une forte dimension ontosique : on imagine afin de pouvoir anticiper ce qui va advenir, afin de se prémunir contre une menace. En conséquence on nie toute spontanéité afin de se mettre en sécurité. Donc dans l’affirmation de J. Baudrillard pointe la déréliction: l’impossibilité de se mettre hors danger, d’échapper à une impuissance. «Il se réalise avant d’être possible {c’est sa réalisation qui révèle sa possibilité, ce qui implique qu’il n’a pas été prévu; la prévision aurait dévoilé son possible} (même les films-catastrophes ne l’ont pas anticipé, ils en ont au contraire épuisé l’imagination).» Cette affirmation va à l’encontre de toutes celles émises après les événements qui mettaient en évidence l’extraordinaire parenté entre ce qui avait eu lieu et ce qui avait été imaginé[7] . Mais J. Baudrillard doit dire le contraire pour pouvoir fonder sa thèse et pouvoir affirmer l’épuisement de l’imagination. Mais par là il méconnaît totalement le phénomène de la spéciose. Hommes et femmes passent leur temps à imaginer des scenarii afin de conjurer. Ils anticipent constamment et ce d’autant plus que l’empreinte de la menace s’impose plus du fait que tous les recouvrements n’ont pas été opérationnels, que les conjurations ont été inutiles. C’est parce qu’ils sont hantés par l’imprévu - épiphanie de la menace – qu’ils sont constamment en train de le représenter afin de le conjurer. Le développement énorme de la science-fiction parallèle au développement de la science, qui devait permettre d’apporter la sécurité, devient encore plus important justement quand il se révèle qu’en dépit de celui-ci la menace persiste. «Il est de l’ordre de l’imprévisible radical (où on retrouve le paradoxe selon lequel les choses ne deviennent possibles qu’après avoir eu lieu)». Quand on parle de quelque chose d’imprévisible, il faut tenir compte de 1° il a lieu. Alors était-ce vraiment imprévisible? 2° il n’a pas eu lieu. il s’agit alors de statuer sur l’éventualité de l’advenu d’un quelque chose. On peut imaginer un événement et dire qu’on ne peut pas prévoir quant il peut se produire. Le paradoxe dont il parle exprime le refus de la spontanéité et l’impossibilité de l’éliminer. Dans le cas de la destruction des tours de Manhattan l’événement était imaginable, et il fut imaginé. Une italienne a fait le rapprochement avec une arcane du tarot où l’on voit la destruction d’une tour. On peut même faire intervenir la destruction de la tour de Babel. La tour a représenté l’abri, la mise en sécurité, parce qu’elle permet de dominer et donc de prévoir et par là de se mettre à l’abri de toute menace. C. G. Jung y aurait vu la représentation d’un archétype. J. Baudrillard nous parle de son refus d’être détruit, aboli. Il refuse la déréliction que G. de Nerval exposait ainsi (je cite de mémoire):

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie,

Ma seule étoile est morte et mon luth constellé

Porte le soleil noir de la mélancolie.

 

S’ouvre un domaine d’investigation important: comment dans les diverses aires géo-sociales, hommes et femmes ont abordé l’imprévu? Comment ont-ils tenté d’éviter la mise en déréliction? Ainsi dans le cas de la situation actuelle, dans le monde musulman, par exemple, pour l’éviter, il faut enrayer la dissolution de l’Umma.

 

Depuis des milliers d’années hommes et femmes sont hantés par la catastrophe et, je me répète, ils anticipent afin de conjurer. La recherche d’un déterminisme universel, implacable et que l’espèce pourrait contrôler, manipuler, s’origine dans la volonté inconsciente d’éliminer la menace. En compensation le hasard devient un principe pour expliquer lorsqu’on a été surpris, lorsque notre déterminisme n’est plus opérant. J’insiste, la peur de l’imprévu est liée à ce qu’originellement l’espèce fut menacée d’extinction, phénomène imprévisible, inimaginable[8]. Depuis lors elle se meut dans le refus de l’advenu, de la spontanéité. La séparation d’avec le reste de la nature (pour fuir la menace) a induit le refus de la naturalité et donc de la spontanéité de l’enfant. Voilà pourquoi j’affirme que si nous nous libérons de l’empreinte de la menace, nous pouvons advenir à une autre dynamique de vie où notre procès de connaissance sera totalement différent du fait de l’ouverture à la spontanéité liée à la certitude d’être à même de la vivre. Ainsi l’espèce ne passera plus son temps à nier les autres. En effet vouloir imposer son déterminisme (ou la fatalité) c’est nier la manifestation des autres. Affirmer le hasard revient au même, puisque pour expliquer la manifestation de l’autre (quel qu’il soit, de l'ordre ou non du vivant) je fais appel à un principe extérieur à lui, non à sa spontanéité. Le hasard rassure alors, surtout si l’autre a fait quelque chose qui me nuit. En fait il ne me voulait pas de mal, c’est le hasard. Cela n’implique nullement le rejet de la prévision. Toutefois il faut bien se rendre compte que la nécessité de celle-ci s’impose quand nous sommes dans des situations difficiles qui peuvent apparaître presque comme des impasses dont il faut sortir. Il est clair que dans ce cas l’empreinte de la menace peut être réactivée. L’exaltation de la prévision de la part de la Gauche, particulièrement chez A. Bordiga, avait une dimension spéciosique.

 

Je reprends le texte. «La différence est totale avec la guerre, qui, elle, aura été tellement prévue, programmée, anticipée, qu’elle n’a même plus besoin d’être» Ceci amène un autre élément de confusion. Est-ce pour cela qu’elle n’aura jamais lieu? Mais je sens qu’on doit faire intervenir autre chose. Le fait que les USA ne se soient pas immédiatement décidés à faire la guerre comme c’était leur désir et qu’on ait toutes les tractations diplomatiques qui semblent parvenir à leur fin, est peut-être en liaison avec la peur d’un imprévu qui peut surgir de leur intervention belliqueuse. Je suis stupéfait par la disproportion des forces en présence: celles de l’Irak et celles des USA. Donc ceux-ci veulent se donner des garanties totales en faisant intervenir tout le monde. La recherche des garanties résulte de la peur de l’imprévu. A ce propos on peut considérer qu’avec la spéculation capitaliste il y a le rejouement de se retrouver dans une situation à risques. En compensation on a le développement énorme des assurances. En paraphrasant Lénine on pourrait dire: l’assurance généralisée, phase suprême du capitalisme. «Et même si elle a lieu «réellement», elle a déjà eu lieu virtuellement - ce ne sera pas un événement {un événement ne peut être que réel}. Le réel est ici à l’horizon du virtuel. Cette emprise du virtuel est encore renforcée par le fait que la guerre annoncée est comme le double, le clone de celle du Golfe». Là encore la métaphore permet un glissement. Qu’est-ce qui a été pris de cette dernière pour produire le clone? «Ce sont deux événements clones qui encadrent de part et d’autre l’événement crucial». Si on suit sa logique: la guerre du Golfe aurait servi à conjurer un événement à venir, celui du 11 septembre, ce qui implique qu’au moins inconsciemment il fut prévu, voire désiré, pour ensuite l’éliminer.

 

«On comprend mieux à partir de là en quoi cette guerre est un événement de substitution {dans ce cas il serait virtuel}, un ghost event, un événement fantoche à l’image de Saddam {qui n’est pas virtuel; en outre un événement fantoche n’est pas un événement, de la même façon que les « sophistes » chinois de la période des Royaumes combattants affirmaient qu’une cheval blanc n’était pas un cheval}. Une immense mystification - pour les Américains eux-mêmes -: avec le 11 septembre s’est ouvert en même temps qu’un travail de deuil, un gigantesque travail de contraception: faire que le 11 septembre n’ait pas eu lieu {donc ce qui fut conçu c’est cet évènement; quels en furent les concepteurs, les géniteurs? J. Baudrillard se sert-il de ce support pour affirmer qu’il n’aurait pas voulu être conçu? Se pose aussi: comment une telle conception fut-elle possible?}, le même principe de prévention {dissuasion}, mais rétrospectif, entreprise sans espoir et sans fin».

 

«Mais alors, quelle est la stratégie finale ou du moins le résultat objectif de ce chantage préventif?» Exercer un chantage c’est faire intervenir une menace. Autrement dit on a le rejouement positif, c’est-à-dire qu’au lieu de subir il y a mise en action. «Mais alors, quelle est la stratégie finale ou du moins le résultat objectif {veut-il dire un résultat dont les acteurs ne sont pas conscients? En ce cas il exprimerait le mécanisme infernal} de ce chantage préventif {cela implique que les acteurs prévoient quelque chose}. Ce n’est pas de prévenir le crime, d’instaurer le Bien, de corriger le cours irrationnel du monde. Même le pétrole et les considérations géostratégiques directes {que vise-t-il?} ne sont la raison dernière». Mais alors pourquoi a-t-il parlé précédemment de «l’ablation du mal» tel qu’il s’est révélé dans l’événement du 11 septembre 2001? «La raison ultime, c’est d’instaurer un ordre sécuritaire, une neutralisation généralisée des populations sur la base d’un non-événement définitif». Donc en ayant éliminé le mal puisqu’on aura imposé quelque chose qui ne relève plus de l’imprévu. Je rappelle: « Le « Mal » est ce qui arrive sans prévenir, donc sans prévention possible». Par là on réalise l’assurance généralisée et on élimine les remontées qui ramènent l’insécurité, etc... Ce qui suit est cohérent avec ce qu’il vient d’affirmer. «La fin de l’histoire en quelque sorte, mais pas du tout sous le signe du libéralisme triomphant de l’accomplissement démocratique chez Fukuyama - sur la base d’une terreur préventive mettant fin à tout événement possible». Mais s’il y a terreur, l’empreinte de la menace, non seulement n’est pas éliminée mais elle activée en permanence. Donc l’humanité rejouera, et c’est le système lui-même qui sera support et opérateur de menace. J. Baudrillard le sent bien: «La terreur distillée partout - le système finissant par se terroriser lui-même sous le signe de la sécurité; c’est bien là la victoire du terrorisme». C’est en fait la révélation que l’espèce vit constamment dans la terreur. Elle ne peut plus le cacher, le “masquer” en recouvrant. Il en est de même avec la catastrophe. Elle n’est pas à venir mais elle va - et cela commence d’ailleurs à se produire - se révéler. Cette catastrophe témoignera d’une autre plus ancienne dont l’humanité n’a jamais été pleinement consciente, celle consécutive à la séparation d’avec le reste de la nature. «Et si la guerre virtuelle {ici cela semble signifier qui n’a pas eu lieu, même pas simulée!} a déjà été gagnée sur le terrain par la puissance mondiale {est-ce que cela désigne la puissance du monde ou la celle des USA apte à s’assurer une puissance mondiale?}, c’est le terrorisme qui l’a gagnée sur le plan symbolique par l’avènement de ce désordre généralisé». Je dirai que l’acte terroriste a permis de révéler, comme je l’ai déjà indiqué, le fait que l’humanité vit sous terreur. J. Baudrillard n’a pas indiqué ce qu’est ce désordre ni ce qu’est le plan symbolique; il n’a pas signalé quels sont les symboles mis en jeu. Dois-je faire intervenir ce qu’il écrit un peu plus loin: «Le 11 septembre apparaît ainsi du point de vue du pouvoir comme un gigantesque défi où la puissance mondiale {à nouveau, sans précision} a perdu la face»?

 

«C’est d’ailleurs l’attentat du 11 septembre qui a parachevé le processus de mondialisation - non pas celui du marché, des flux de capitaux, mais celui symbolique, bien plus fondamental, de la domination mondiale - en provoquant une coalition de tous les pouvoirs, démocratiques, libéraux, fascistes ou totalitaires, spontanément complices et solidaires dans la défense de l’ordre mondial». Ce qu’ils défendent c’est l’ordre du recouvrement, ce qui permet de ne pas être en contact avec la souffrance, car ce qu’ont révélé les attentats c’est l’insécurité, la hantise de la menace, l’artificialité des rapports humano-féminins, la distance entre les individus, la discontinuité qui semble ne pouvoir être abolie que par un acte de violence... «Tous les pouvoirs contre un seul alien. Et toutes les rationalisations déchaînées contre l’assertion du Mal». La seconde phrase m’est obscure car dans la première on perçoit tous les Etats - dans leur diversité politique (démocratique, etc) vis-à-vis du terrorisme qui serait l’autre, comme si le terrorisme n’était pas inclus dans ces divers Etats, et dans la seconde il semble que toutes les rationalisations fassent allusion à une opposition des divers pays à la puissance des USA dont les dirigeants ont affirmé l’existence du mal, d’un axe du mal, etc.. Ce qu’il écrit ensuite tend à me conforter dans cette perception. «Or c’est contre cette puissance mondiale {qui n’est pas clairement nommée, délimitée) que tout le monde se dresse, et c’est contre elle que fait irruption la contre-puissance symbolique du terrorisme (elle n’est pas que symbolique et, en outre, cette dimension symbolique n’est pas explicitée; elle est symbolique dans la mesure où elle s’affronte aux symboles de la puissance étasunienne). Celui-ci aura fait éclater l’arrogance et la démesure de la puissance tenant le monde entier en respect dans l’imminence d’une guerre incompréhensible». N’y a-t-il pas, là, une explication de son : «Ni pour, ni contre la guerre». La question de la guerre contre l’Irak ne se posait pas encore de façon nette, précise lorsque les attentats eurent lieu.

 

J. Baudrillard indique ce qui se révèle être quelque chose d’effectif depuis très longtemps. «C’est l’hypothèse implicite du pouvoir: les populations elles-mêmes sont une menace terroriste pour lui». Il en fut toujours ainsi parce qu’il ne peut pas éliminer les remontées. Il est parvenu à cette conclusion en faisant un détour par Moscou où eut lieu la prise d’otages par les tchétchènes et où le pouvoir russe intervint en massacrant terroristes et otages. «Otages et terroristes confondus dans le massacre - donc virtuellement complices. C’est le principe terroriste extrapolé à toute la population». Vient ensuite la phrase citée précédemment. Ce qui me gène ici c’est l’utilisation du mot«virtuel». Pour moi cela implique que ce sont les gens du pouvoir qui projettent dans les otages la dimension de terroriste. En réalité ils ne l’ont pas. Dans ce cas là elle serait potentielle. En conséquence un acte violent est nécessaire pour faire apparaître le virtuel et le lancer dans le réel. D’où le massacre. «Le terrorisme dans son action cherche dans la solidarité {complicité} des populations sans la trouver. Mais ici c’est le pouvoir lui-même qui réalise brutalement cette complicité {solidarité} involontaire. Curieusement cela me fait penser à la culpabilité métaphysique de K. Jaspers. «Il existe entre les hommes du fait qu’ils sont des hommes, une solidarité en vertu de laquelle chacun se trouve co-responsable de toute injustice et de tout mal commis dans le monde, et en particulier des crimes commis en sa présence, ou sans qu’il les ignore. Si je ne fais pas ce que je peux pour les empêcher, je suis complice. Si je n’ai pas risqué ma vie pour empêcher l’assassinat d’autres hommes, si me suis tenu coi, je me sens coupable en un sens qui ne peut être compris de façon adéquate, ni juridiquement, ni politiquement, ni moralement. Que je vive encore, après que de telles choses se sont passées, pèse sur moi comme une culpabilité inexpiable». La culpabilité allemande, p. 47 (en allemand le titre est Die Schuldfrage, La culpabilité). Etant donné le nombre de crimes, d’horreurs commis de par le monde, nous avons tous une culpabilité métaphysique énorme qui est inexpiable. Cette affirmation n’est possible qu’en mystifiant la dimension Gemeinwesen de tout homme, de toute femme. C’est à cause d’elle que nous serions liés aux horreurs commises. D’une certaine façon c’est donc la reconnaissance de la non-séparabilité, mais pour nous condamner à expier du seul fait d’exister en ce monde. En conséquence la dynamique de sortie de celui-ci est fondamentale. Je ne participe plus à lui et ma dimension Gemeinwesen ne peut être en continuité qu’avec l’être naturel réprimé en chaque membre de l’espèce.

 

Donc, d’une certaine façon le pouvoir dont parle J. Baudrillard nous reconnaît tous coupables. Or le pouvoir dans ce sens ressemble à l’unité supérieure, à Dieu. Vis-à-vis de lui nous sommes tous coupables. Si nous ne le savons pas, lui, le sait. Cette culpabilité est en quelque sorte virtuelle, puisqu’il faut un procès déterminé de l’extérieur de nous-mêmes pour la révéler. Et l’on retrouve ce qu’a avancé notre auteur. Mais là nous sommes en pleine spéciose-ontose. La virtualité résulte de la projection des autres en nous du fait qu’ils ne nous perçoivent pas dans notre naturalité et dans l’effectuation de notre spontanéité.

 

Cette idée d’une culpabilité métaphysique a été affirmée dans un autre discours par les anarchistes de la fin du XIX° siècle. Ils considéraient que du moment qu’on ne luttait pas contre la société capitaliste on était coupable. En conséquence ils jetaient des bombes dans les cafés. C’est implicite dans le mot d’ordre: « qui n’est pas avec moi est contre moi »

 

Ainsi le thème de la culpabilité devient envahissant et traduit à quel point elle est le fondement de l’ontose. La tendance à la prépondérance du pouvoir judiciaire à l’heure actuelle montre la nécessité de rejouer la culpabilité. La faute devient le support de la menace. Il y a une faute cachée qu’il s’agit de déceler. Très curieusement la plupart des chefs d’État sont minés du fait d’une faute. Ainsi de G.W. Bush qui est un homme qui réussit remarquablement jusqu’au jour où la faute est révèle et risque de graves ennuis. Heureusement, belle coïncidence, les attentats du 11 septembre. Tous ces hommes, toutes ces femmes qui ont été tués-es- ce jour-là étaient eux aussi des gens dans la réussite, et puis c’est comme si une culpabilité les avaient rattrapés et les avaient condamnés, annulés. G.W. Bush représente ce type d’hommes et de femmes dont la réussite est compromise, qui vivent le danger de cette compromission. Alors ils foncent avec lui pour détruire un mal qui les met en cause, les met dans l’insécurité. Il faut qu’ils recouvrent comme cela a été fait avec les bombardements en Afghanistan, en Irak et que cela va reprendre en ce même pays.

 

H. Arendt a écrit que A. Hitler était le raté au pouvoir et qu’il a représenté tous les ratés. C’est juste, et il est bon de voir comment le phénomène opère avec G.W. Bush. Dans cette étude on doit tenir compte que la dynamique de l’instauration d’une unité supérieure qui sécurise, tend à se réimposer. C’est la dynamique qui a besoin de dieu comme sauveur suprème.

 

 «Nous sommes virtuellement les otages du pouvoir {c’est son affaire, pas la mienne puisque j’ai quitté ce monde, j’ai dissous toute solidarité et je ne puis pas être piégé par une culpabilité métaphysique; d’autant plus que la virtualité engendre la violence afin que le phénomène devienne réel au sens de tangible}, et nous avons affaire à une coalition de tous les pouvoirs contre toutes les populations - ceci est tout à fait visible aujourd’hui dans l’imminence de la guerre qui aura lieu de toute façon au mépris de l’opinion mondiale». Si la guerre aura lieu cela veut dire qu’elle aura une réalité et tout ce qu’il a écrit précédemment lui a permis de ne pas prendre position à son sujet. Est-ce qu’affirmer le fait qu’elle aura lieu implique de se prononcer à son sujet? D’autant plus que la fin de la phrase implique tout de même une certaine prise de position. La réalité de cette guerre s’impose à lui puisqu’il réaffirme: «(…) puisque personne ne veut de la guerre, mais qu’elle aura lieu quand même, avec l’assentiment plus ou moins camouflé de tous les pouvoirs».

 

Qu’en résulte-t-il? «On a affaire désormais à l’exercice d’une puissance à l’état pur {qu’est-ce?}, d’un pouvoir sans souveraineté. (…) Et ce pouvoir-là qui n’a plus de référence légitime, ni même d’ennemi véritable (puisqu’il le transforme en une sorte de fantôme criminel) se retourne sans complexe contre ses propres populations». C’est la dynamique du nazisme. H. Arendt affirme qu’A. Hitler pensait devoir appliquer aux allemands ce qui avait été infligé aux juifs. A ce propos on peut constater la même autonomisation paranoïaque et mégalomane chez G.W. Bush...

 

Ensuite s’impose, selon moi, la confusion qui masque en fait tout ce qui peut y avoir de juste dans le discours; comme si l’auteur après avoir fait un effort de clarification retombait dans la confusion dont il essayait d’émerger. «Mais la réalité intégrale du pouvoir est aussi sa fin {cela m’évoque le discours révolutionnaire qui postule qu’inévitablement il y aura crise, que le capitalisme s’écroulera, etc…}. Un pouvoir intégral {complément à «une puissance à l’état pur»} qui ne se fonde plus que sur la prévention, la dissuasion, la sécurité et le contrôle, ce pouvoir-là est symboliquement vulnérable: il ne peut se mettre en jeu et finalement il se retourne contre lui-même». Cela m’évoque la théorie de la contradiction interne qui provoquera inévitablement la destruction du système. Cela implique en outre que tout se joue désormais au niveau symbolique. Je veux bien, mais alors il faut être clair sur ce qu’est ce domaine symbolique. Comment les pouvoirs non intégraux se mettaient-ils en jeu? Est-ce que le jeu fait partie du domaine symbolique? «C’est cette faiblesse, cette défaillance interne de la puissance mondiale que révèle le terrorisme à sa manière - tout comme une angoisse inconsciente se trahit par un acte manqué». Il révèle l’inefficacité du recouvrement de l’angoisse, de la hantise d’une menace. «C’est proprement là « l’enfer du pouvoir » {Cette métaphore ne clarifie rien: est-ce que l’enfer traduit le tourment où se trouveraient les hommes exerçant ce pouvoir? Ou est-ce que cela veut désigner la caractéristique d’un enfer qui serait le pouvoir, comme il fut parlé d’une malédiction du pouvoir?}. Le 11 septembre apparaît ainsi du point de vue du pouvoir comme un gigantesque défi où la puissance mondiale a perdu la face». Pour moi cela veut dire: ce qui s’est passé le 11 septembre est un acte manqué au cours duquel s’est révélé l’existence d’une puissante angoisse. Une angoisse que le pouvoir devait recouvrir conjurer. La complicité dont il a été question se révéle dés lors comme résultant du fait que l’angoisse est commune à tous: les hommes du pouvoir, les terroristes, les victimes, et tous les survivants. Dire que c’est un acte manqué signale la dimension de manipulation qui eut lieu: des services en accord avec les dirigeants ont essayé de manipuler les terroristes, et par là, de manipuler le mécanisme infernal. Mais ils ont été dépassés…En outre dans la mesure où le terrorisme lance un gigantesque défi qui peut apparaître comme une vaste mise en jeu, il tend à régénérer le pouvoir. «Et cette guerre {donc elle existe} loin de relever le défi, n’effacera pas l’humiliation du 11 septembre. Il y a quelque chose de terrifiant dans le fait que cet ordre mondial virtuel {il affirme sans avoir mis en évidence: en quoi cet ordre mondial est virtuel} puisse faire son entrée dans le « réel » avec une telle facilité». J’ai l’impression que ce qui terrifie c’est l’inconnu. La fin de l’article me le confirme. «L’événement terroriste était étrange, d’une insupportable étrangeté». En même temps elle semble être un aveu: ce qui est advenu le 11 septembre m’est incompréhensible, il m’est étranger et me plonge dans la confusion. Tout ce que je désire c’est de ne pas être entraîné dans une dynamique qui me fait peur… la dernière phrase est encore plus claire. «La non-guerre {celle qui aura quand même lieu?}, elle, inaugure l’inquiétante familiarité de la terreur». Et là il dit pleinement ce qui se passe en chacun, chacune, et ce depuis des siècles. Il fait clairement référence à l’essai de S. Freud écrit après la première guerre mondiale, en 1919, mais dont la gestation remonte au moins aux années 1912-1913. Il s’agit de Das Unheimliche traduit en français par L‘inquiétante étrangeté, qui est d’une grande ambiguïté comme je l’ai montré dans mon étude sur S. Freud. Il y a la hantise de quelque chose qui apparaît étranger et qui pourtant provient de notre passé, de quelque chose qui nous fut familier. Il s’agit de la hantise et de l’obsession. Donc cela veut dire que se révèle pleinement que les hommes et les femmes sont toujours hantés par quelque chose qui leur est à la fois étranger et familier: la terreur. Et le terrorisme apparaît en partie comme étant le procès qui rend visible ce qui nous hante, afin de s’en libérer. Mais pour se libérer de la terreur, il ne s’agit pas de la réactualiser, mais de ressentir à quel point elle nous habite, et ce qui la fonde: la terreur de la mise en déréliction.

 

J. Baudrillard recourt à deux films: Ni pour ni contre de Cedric Klapisch et Minoriy Report de Steven Spielberg pour introduire l’essentiel de son discours. Il recourt au symbolique, à la représentation.

 

Que peut-on déduire de cette analyse de l’article ainsi que d’une étude investigatrice au sujet de la situation mondiale? C’est que la déréliction s’impose à nouveau de façon profonde et diverse à l’espèce. Le désarroi n’apparaît pas seulement dans cet article, mais dans tout. Ensuite, du fait du passage de la domination du capital sous sa forme autonomisée à une domination de la virtualité cela implique que ce qui tend à devenir essentiel c’est ce qui est introjecté en nous: le virtuel donc. Autrement dit la réalisation de la domination, son maintien doit tenir compte de la donnée psychique. Cela implique bien que ce que K.Marx a exposé au sujet du capital s’est réalisé. Il n’y a plus besoin d’une analyse de celui-ci en tant qu’instance déterminante en dernier recours. En conséquence, il est important de montrer en quoi l’information est déterminante; l’information qui doit donner forme; l’information qui virtualise. Tout l’appareil informationnel apparaît comme un système général de projection tendant à assurer une domination interne globale, un contrôle total. Etre dominé, c’est être virtualisé et cela passe par l’information. L’écroulement du recouvrement, auquel le capital participait fondamentalement, fait que le refoulé accumulé sur des milliers d’années devient apparent et opérationnel du fait de l’impossibilité à recouvrir. Tout ayant été capitalisé les autres facteurs peuvent devenir déterminants. En conséquence tout ce qu’on a dit au sujet des causes économiques, des causes religieuses, culturelles est valable mais cela n’épuise nullement la question. J’ai écrit qu’on avait la fin de la culture avec le mouvement de Mai-Juin 1968; dit en termes de la théorisation de la spéciose-ontose cela veut dire la fin du recouvrement. Ainsi nous avons la faillite de masquer la mort potentielle du capital tentée avec les politiques de R. Reagan et M. Thatcher. Á ce propos il est remarquable que les deux gouvernements les plus acharnés pour intervenir au Moyen-orient (ce n’est pas que l’Irak qui est visé) sont les USA et la Grande-Bretagne.

 

Pour aborder la question de ce qui se joue à propos du Moyen-Orient il faut tenir compte qu’il s’effectue là une espèce de synthèse de tous les conflits du passé par réactivation d’une foule de contradictions: ainsi de l’opposition entre la France et la Grande-Bretagne qui n’a jamais été clairement liquidée comme semble l’avoir été celle entre La France et l’Allemagne. Nous voyons ressurgir la vieille opposition entre puissances maritimes (Grande-Bretagne, USA, Espagne) et continentales (France, Allemagne, Russie). Il se rejoue à une échelle plus vaste et avec une intensité accrue les antagonismes qui se posèrent avec ce que l’on appela à la fin du XIX° siècle la question des Balkans. Á ce propos, il est important de noter que c’est avec le conflit dans cette zone qui au début du XX° siècle prépare les données de la première guerre mondiale, que tout commence, et que donc c’est aberrant de dire que ce siècle naît en fait avec 14 ans de retard. Je persiste à penser que l’année 1905 est décisive et l’essentiel de la perturbation qui va affecter l’Occident s’élabore dans les premières années du siècle: en physique, en peinture, en psychologie, etc.. Or, et je ferme ma digression, la question des Balkans se règle à la fin du XX° qui ne finit pas avec 1989. Autrement dit quand commence le XXI° siècle en 2001 un cycle est achevé et, avec les attentats du 11 septembre, commence effectivement quelque chose d’autre, ce qui n’empêche pas comme je l’ai dit qu’il y a rejouement. Pour le prouver je reprends la question des Balkans: là nous avions affrontement de l’Occident anglo-latin, de l’Occident orthodoxe et de l’Islam. Or au Moyen-Orient ces aires géosociales s’affrontent (avec la présence déterminante des USA dans la première aire) mais avec en plus l’aire hindoue, celle chinoise, et même, par le relais de l’Egypte-Soudan via la Somalie, l’aire africaine. Du fait de la disparition de leur aire propre les amérindiens du nord comme ceux du sud, les descendants des incas et ceux des aztèques, sont affectés indirectement; il en est de même pour les aborigènes d’Australie.

 

La synthèse implique ce que j’ai appelé l’intégration des contradictions et des phénomènes non résolus. Ainsi de l’unité supérieure en rapport avec la verticalité. Elle se réimpose avec le fascisme et le nazisme et toutes leurs variantes. On la voit se perpétuer dans les mouvements d’extrème-droite et à l’échelle mondiale au travers de la dynamique des USA tendant à l’hégémonie mondiale.

 

Le rapport de la Russie vis-à-vis des USA rappelle celui qu’elle eut à la puissance mongole. Il y a l’essai d’utiliser la dynamique libérale prônée par les USA pour parvenir à échapper à sa domination. Par là il y a renforcement du mécanisme infernal.

 

 Donc ce qui est essentiel à mettre en évidence c’est la fin du recouvrement, donc le dévoilement de la spéciose-ontose. D’un point de vue global on peut dire qu’avec la fin de la guerre en 1945 s’impose une certaine sortie de la déréliction avec le développement de ce qu’ils ont appelé les «trente glorieuses». A partir de ce moment-là va se remettre en place la dynamique de la déréliction. Il y a la phase de la mort potentielle du capital qui peut être conjurée et recouverte. C’est en rapport à cela qu’il faut situer la guerre de 1991 contre l’Irak qui a marqué une discontinuité négative.

 

Tenir compte du problème du contrôle total, abordé par les théoriciens du totalitarisme. A noter que ce dernier terme renvoie à une forme et de ce fait on perd - tout au moins on en court le risque - tout le contenu, la substance. C’est une forme de domination politique, donc qu’un aspect d’un phénomène.

 

La dimension mystique et l’obstination que manifeste G.W. Bush, sa fascination du bien, du mal, son idée plus ou moins inconsciente d’élection. Á ce propos, il est essentiel de souligner que le peuple le plus matérialiste, le plus adonné au capital est en même temps le peuple le plus mystique de l’aire occidentale. La réalisation du capital, de ce qu’ils nomment l’économie libérale, est comme la réalisation d’un destin, l’accomplissement d’une élection. Mais, en même temps la remise en cause de cette réalisation à l’échelle mondiale réactive l’empreinte de la menace et celle de la culpabilité qui remet les étasuniens en présence du numen ce qui terrifie et fascine.

 

Les événements ont montré l’échec de la sortie de la nature. Alors se pose quoi faire? Il semblait qu’on avait tout résolu. Ainsi G.W. Bush (entravement de la réussite, ce qui apparaît également chez J. Chirac, chez Berlusconi) représente bien ce qui se passe. Les attentats ont plongé dans l’infantilisation; ils ont bloqué. Pour sortir de celui-ci lancement dans un mouvement sans fin, inexorable qui devient fin en lui-même, un peu ce qui s’est passé avec le nazisme (cf. H. Arendt). Chercher en quoi la dimension policière l’emporte sur la dimension guerrière.

 

À propos de la culpabilité cachée de chaque individu cela semble être un thème récurrent chez les étasuniens. Je mets cela en connivence avec l’importance du pouvoir judiciaire aux USA. Chacun, chacune doit veiller à ce qu’il ne soit pas démontré-e coupable. Et cela se connecte évidemment avec l’information: nul ne doit être informé de ma culpabilité. Le thème de la justice semble être déterminant dans la philosophie politique étasunienne. Le phénomène s’est répandu en Europe (cf. Italie et "Mani pulit" avec leurs variantes en France, en Belgique, etc…). le pouvoir judiciaire tend, conjoncturellement, partout à prévaloir.

 

Je pense qu’il est bon de montrer comment chacun revit la menace. Le Vatican se sent menacé dans son existence (dans son fondement) avec la tendance des USA à se présenter comme les décideurs de ce qui est bien et mal et à intervenir en conséquence. Dans ce cas on rejoue l’antagonisme papauté-empire (lettre à Nicola avril 2003).

 

 

***

 

 

J’en viens à l’article de Clara Gallini que tu m’as envoyé ce qui m’a fait énormément plaisir. Il constitue pour nous une confirmation de la dimension mystique du comportement des dirigeants étasuniens et de ceux qui les soutiennent; comportement mystique qui signale le rejouement de l’actualisation du moment fondateur: le numen. Cela signifie que nous nous rapprochons toujours plus de la discontinuité à venir qui consistera dans le fait qu’hommes et femmes ne lutteront plus contre un système mais essaieront de mettre en pleine évidence cet infernal mécanisme pour enfin se percevoir dans une naturalité et entreprendre une autre dynamique de vie, comme je l’écrivis le 23 septembre 2001. Avant de considérer ce qu’elle dit je veux te signaler ceci. En 1977, Clara Gallini a écrit une introduction à La fine del mondo contributo all’analisi delle apocalissi culturali qui est une œuvre posthume et inachevée d’E. De Martino. En outre celui-ci publia en 1962 Furore, simbolo, valore qui contient un texte Mito, scienze religiose e civiltà moderna où il est amplement question du sacré ainsi qu’un autre Furore in Svezia où il essaie de donner une explication ethnologique, psychiatrique de ce qui s’est passé le soir du jour de l’an 1956 à Stockholm où environ 5 000 adolescents en fureur envahirent l’artère principale de cette ville, cassèrent tout et attaquèrent des passants. Ce fut un des premiers moments de ce qui fut nommé la révolte des jeunes qui caractérise toute la seconde partie du XX° siècle qu’H. Arendt définit siècle de l’enfant. Ceci est important en ce qui concerne le phénomène de régression conduisant l’espèce à revivre le moment traumatique qui l’induisit à sortir de la nature. Au cours de ce demi-siècle tous les recouvrements s’épuisent et la terreur, la déréliction de l’espèce se dévoilent comme cela apparaît avec les événements du 11 septembre qui vont opérer comme constituants d’un mythe des origines (fin d’une histoire et début d’une autre ou, même, fin de l’histoire). Un tel mythe signale notre fragilité en tant que créature, l’existence du mal et la puissance d’une entité (dieu par exemple) qui peut vaincre le mal. Il est bien la répétition de celui placé, selon M. Eliade, in illo tempore. Et, à ce propos, j’ajoute que pour atteindre à l’essentialité, et nous la faire atteindre, le mythe doit être mythe des origines. Cela se vérifie pleinement au cours de l’histoire des USA où les étasuniens sont constamment à la recherche de leur mythe. Sur le plan individuel c’est ce que C. G. Jung a effectué durant sa vie.

 

Clara Gallini a intitulé son article Shock & Awe, potere e paura et elle explique tout de suite que Shock & Awe est le nom donné par le Pentagone à la guerre entreprise contre l’Irak et traduit en italien par Colpire e terrorizzare. Je ne connais pas la traduction française. On pourrait traduire par Choque et terrorise. Elle précise (je reporte de longs passages afin de pouvoir au mieux exposer ce que je pense): «Shock & Awe naît en tant que concept stratégique élaboré au cours des débats et recherches conduites collectivement à l’intérieur de la NDU, la National Defense University, pour se transformer ensuite en un livre publié en décembre 1996, rendu public et accessible sur Internet (…) Mis au point par Harlan K. Ullman et James P. Wade avec la contritbution de divers auteurs, Shock and Awe porte le sous-titre suivant: Achieving rapid Dominance que je traduirai, sans en altérer le sens, par Metodo rapido per conquistare il dominio (Méthode rapide pour conquérir (atteindre) la domination)». Je reporte cela parce que pour elle la question essentielle est celle de la domination, alors que pour moi c’est la mise en évidence du numen. Elle note que le plan de bataille: «pointe sur la destruction psychologique de la volonté de l’ennemi plutôt que sur la destruction physique des forces militaires». C’est toujours ce qui a été recherché. La différence c’est que maintenant c’est réalisable. Elle continue: «Je traduis toujours à partir d’Internet, Cbs News, ,du 27 janvier dernier, qui continue ainsi: “Nous voulons qu’ils ne combattent pas, dit Harlam Ullman, un des auteurs du concept Shock & Awe qui se fonde sur l’usage d’un grand nombre d’armes de précision téléguidées. De cette façon vous obtiendrez un effet simultané, assez semblable à celui des armes nucléaires utilisées à Hiroshima et sans employer des jours ou des semaines, mais en quelques minutes». C’est l’affirmation de la guerre avec zéro mort, une guerre humaine, humanitaire et ce pour les deux parties en présence, afin de justifier totalement l’intervention. Mais l’auteur signale indirectement ce qu’il a ressenti lors des événements du 11 septembre 2001: une inhibition profonde, une paralysie.

 

«Exhibition de force à l’état pur, le Shock implique donc tant l’attaque que ses conséquences. Terrible et surhumain il ne peut produire que des terreurs surhumaines. Awe signifie justement ceci: non pas épouvante, peur, crainte ou terreur dans leurs désignatons psychologiques respectives (…). je fais plutôt allusion à d’autres concepts et plus précisément à cette catégorie du « numineux » (je mets numineux et non lumineux comme c’est indiqué dans le texte de Clara Gallini) à propos de laquelle Rudolph Otto écrivit, en son temps, des pages désormais classiques qui analysent « le caractère douteux du sacré, dans ses dimensions correlées de fascinans et de tremendum » (R. Otto, Le Sacré, Feltrinelli).

 

«Cela vaut la peine de les reéxaminer, dans la mesure où elles concernent notre cas. C’est justement par un exemple belliqueux tiré de l’Ancien testament qu’Otto illustre la signification de la locution: emat Jahveh, « la terreur de Dieu »: « Je sèmerai devant toi la panique (en note il est indiqué: « ma terreur » comme dans le texte en italien). Je jetterai la confusion chez tous les peuples où tu pénètreras, et je ferai détaler tes ennemis » (Exode, XXIII, 27).

 

« C’est là une frayeur (terreur en italien) pleine d’une horreur interne qu’aucune chose créée, même la plus menaçante et la plus puissante, ne peut inspirer. Elle a quelque chose de spectral »». Clara Gallini fait remarquer que la traduction est difficile pour restituer le sens du terme, et cite à nouveau R. Otto: « l’anglais a le mot awe qui dans son sens profond et précis se rapporte à peu prés à notre sujet »

 

Ce qui me semble le plus intéressant c’est que l’espèce tend à rejouer et à actualiser le numen grâce à la guerre. On peut trouver des exemples dans toutes les aires géosociales et à toutes les époques. En ce qui concerne la période récente on peut considérer que les étasuniens, paniqués et choqués, inhibés, bloqués, sortent du blocage pour rejouer en semant la terreur inhibitrice. En fait cette terreur doit engendrer une crainte chez l’ennemi afin qu’il redoute celui qui l’a mis dans cette situation, mais puisse tout de même opérer. C’est le secret de la répression: maintenir - au moins de façon inconsciente - la crainte des parents, la crainte de la société - afin qu’il y ait intériorisation des règles sociales, de la domestication, et non remise en question. Il ne faut pas qu’il y ait peur, à plus forte raison terreur, sinon l’individu ne peut pas agir. Cela veut dire qu’il faut une terreur initiale qui plonge tout individu dans la crainte, dans la dépendance. Il semble bien que ce soit le rôle de tout mythe des origines.

 

Ce qui est fondamental dans le numen, c’est qu’il est à la fois proche et inaccessible. Donc les étasuniens mobilisés par lui sont lancés dans un mouvement apparemment sans fin puisqu’ils ne peuvent pas atteindre ce qu’ils visent inconsciemment. Ils ne pourront pas s’arrêter car il y aura toujours un support pour revivre la menace, pour à nouveau être en présence du numen. Seule une perception profonde du mécanisme infernal opérant chez les étasuniens comme chez tous les hommes et les femmes permettra de commencer à enrayer. Car, il faut bien tenir compte que les étasuniens ne font qu’exprimer de façon très explicite ce qui se  passe pour tous et pour toutes.

 

Clara Gallini considère que la devise Shock & Awe «désigne une méthode rapide pour atteindre la domination et une conception du pouvoir comme dominance». En fonction de ce que j’ai affirmé précédemment, cela m’apparaît comme escamotant l’essentiel. Le pouvoir autonomisé est toujours en rapport à l’exercice d’une force paralysante qui permet de mettre hommes et femmes en situation de dépendance et, donc, réactualise l’action du numen. Autrement dit, plutôt que d’une mystique du pouvoir, on doit parler de la dimension mystique du pouvoir. Enfin comme tu l’as noté toi-même, il n’y a pas besoin de transformer la violence en sacré puisque celui-ci (le numen) la contient déjà. Cela implique que pour se libérer de la violence il faille dissoudre en quelque sorte  le numen.

 

(...) Je reviens à la mystique. Je pense que les théoriciens de la physique quantique, des particules ont le même problème que les mystiques. Ceux-ci doivent retourner dans le monde apparent après avoir atteint la réalité numineuse, c’est-à-dire fondée par le numen et, même parfois, celle au-delà du numen. Comment donner cohérence au monde phénoménal? J’irai presque jusqu’à dire: lui donner une réalité?

 

(Extrait de lettre à Cristina du 03 avril 2003)

 

J’ajoute (10.04.2003): choquer, traumatiser pour mettre dans la dépendance et par là prouver qu’on est du côté de Dieu, le défenseur du Bien, le pourfendeur du Mal. Si on exerce un effet traumatisant, cela signifie qu’on est du bon côté; on est élu de Dieu: plus de déréliction. Enfin en tenant compte de la théorie actuelle au sujet de la faiblesse de Dieu, il y a possibilité d’interpréter qu’à cause d’elle, les étasuniens doivent opérer à sa place. D’où le gigantisme de l’intervention et l’irrationnel qu’elle véhicule.

 

 

 

 




[1] «La perte de la présence en tant que crise radicale de la présence elle-même se relie à un moment critique de l’existence, quand l’historicité surgit avec une évidence particulière, et que la présence est appelée à être-là avec un emploi prêt et adéquat de sa capacité de choix et de décision. Il s’agit de moments en rapport à des crises organiques décisives, comme la naissance ou la puberté, la maladie et la mort, ou à des instincts vitaux comme la faim ou la pulsion sexuelle, ou à des rapports économiques et sociaux particuliers (cueillette, chasse, élevage, cycles saisonniers, rapport avec le chef ou avec un étranger, guerre...) ou à la maladie, à la mort; mais il s’agit aussi de conflits moraux, d’inspiration poétique, de doute logique». E. de Martino I fondamenti di una teoria del sacro (Les fondements d’une théorie du sacré) in Storia e Metastoria (Histoire et Métahistoire), Ed.Argo, 1995

 

[2] H. Arendt Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Ed. Quarto Gallimard, Paris, 2002, p. 602.

 

[3] Chez J.P. Sartre mais surtout chez les situationnistes et leurs adeptes.

 

Chez E. de Martino, la situation s’impose en tant qu’ensemble de conditions de vie auxquelles la présence doit faire face et au-delà de laquelle elle doit aller grâce à l’action

 

[4] A propos d’échapper à la pesanteur voir: Association des Astronautes Autonomes, Quitter la gravité, Ed. de L’Eclat, Nimes,2001.

 

[5]  Un peu plus loin il remplacera finalité de la guerre par finalité du chantage.

 

[6] Cette allusion à l’équilibre fait sentir le besoin de parvenir à recouvrir et à ne plus être soumis à des troubles, des oscillations.

 

[7]Cf.par exemple: Lo squalo e il grattacielo - miti e fantasmi dell’immaginario americano de Francesco Dragosei. Ed. Il mulino, Milano, 2002

 

[8] Cette peur de l’imprévu conduit, tant sur le plan de l’espèce que sur celui de l’individu, à manipuler; car manipuler c’est viser à rendre prévisible (note septembre 2003).